TAKE A DRAG OR TWO W / MORIARTY


 Shakespeare & co., incontournable librairie parisienne de William Burroughs, Henry Miller, Richard Wright et autres grands noms de la beat generation américaine ainsi que refuge de voyageurs, formidable lieu de cosmopolitisme et d'histoire, accueille en ce vendredi 29 avril les Moriarty. C'est un talentueux sextuor qui signe son deuxième opus : The missing room dans les bacs depuis une semaine, une sorte de charmante balade à plusieurs chemins, un carnet de voyage très réussi. Chez les Moriarty, l'essence d'une chanson en précède quelque part l'existence (en disque) : depuis déjà quelques mois, le groupe joue son album à travers le monde ; c'est ainsi que mûrit son travail et à ce prix que leurs morceaux sonnent finalement si juste. Avant leur concert dans la librairie, quatre des Moriarty ont répondu à nos questions.

Comment vous est venue l’idée d’une collaboration avec la librairie Shakespeare and Co. ?
Stéphane : Ça remonte à trente ans : déjà petits, plusieurs d’entre nous venaient ici, nos parents étaient amis avec George, le fondateur de la librairie, et sa femme.
Rosemary : Pour ceux qui n’avaient pas la chance d’être amis avec les propriétaires, c’est un endroit assez atypique dans Paris et qui a vraiment un charme : un lieu de passage où tout étudiant étranger qui débarque peut loger gratuitement en filant un coup de main à la librairie. C’est un lieu complètement international, anglophone, et très beau : c’est juste un décor de film ! Sans connaître les propriétaires, c’est un lieu qui m’est familier, étant parisienne : difficile d’y échapper.
Stéphane : On peut bouquiner en faisant la sieste, ou acheter un livre à minuit : c’est ouvert très tard, et il n’y a pas de portail magnétique à l’entrée.
Thomas : Il y a déjà eu des sessions acoustiques ici : Marianne Faithfull a enregistré un morceau là dans la pièce du fond où il y a le piano et il paraît que l’acoustique était assez incroyable.
Stéphane : Les acousticiens passent des heures dans les studios à essayer de mettre des revêtements en mousse ou en bois perforé, mais avec des livres, ça marche mieux !

Shakespeare and co., la librairie du 104, avant ça vous vous êtes déjà produit dans des lieux dédiés à la littérature : quels liens entretiennent pour vous musique et littérature ?
Rosemary : C’est un des lieux dans lesquels tu peux trouver des livres, contrairement à une boucherie.
Charles : On devrait jouer dans une boucherie !
Rosemary : En fait, on aime bien raconter des histoires, qui viennent aussi de nos lectures.
Stéphane : Par exemple, quand on a commencé à travailler sur cet album, il y a un an et demi, on avait des histoires nourries de livres qu’on a lus, mais aussi d’histoires qu’on a croisées, on s’est demandé où l’on voudrait voir nos disques distribués et quelles personnes les verraient : uniquement chez Leclerc ? Comme les maisons de disque aimaient à nous le répéter : « Leclerc est le plus grand vendeur de disques en termes de chiffre, il faut se rendre à l’évidence : c’est là dessus qu’il faut aller. » Désormais, nous sommes seuls décisionnaires des lieux de distribution, on s’est dit qu’en plus des grandes surfaces on serait fiers et heureux de voir notre disque et ce qu’il contient en musique, en texte et en image en bonne compagnie, entre des livres : c’est juste plus vivant, plus inspirant que de l’imaginer entre un rayon de casseroles et un de micro-ondes. Cette espèce de fantasme se réalise.
Charles : D’ailleurs, on a choisi notre nom à cause d’un bouquin qu’on lisait tous successivement en même temps : On the Road, de Kerouac.
Stéphane : Oui, on a une grande tradition de vol collectif des livres, c’est-à-dire qu’il y en a un qui prend un livre puis, dans le bus de tournée, on fait tourner. J’ai un livre de Charles kidnappé depuis trois mois...
Charles : Pendant un festival de littérature américaine, on a réussi à improviser une musique derrière la lecture d’un texte.
Stéphane : Shakespeare and Co. aussi, cette librairie ils ont eu cette idée-là d’avoir des poètes qui lisent leurs textes et qui travaillent avec des musiciens. Le rythme de la lecture leur confère une matière musicale.


Pourquoi avoir choisi de présenter vos chansons sur scène avant la sortie de l’album ?
Thomas : On était face à un problème : des concerts arrivaient, et on n’avait pas de studio pour enregistrer les chansons. Pour notre premier disque, on avait passé dix ans à jouer sans penser à enregistrer quoi que ce soit. Une chanson est faite pour vivre : on n’avait jamais pensé à enregistrer une chanson quand elle était prête, mais on la jouait sur scène. On a toujours fonctionné comme ça. C’est la même sensation quand on joue une chanson devant un public qu’un gamin qui récite une poésie : l’audience fait réfléchir, comme un miroir qui fait ressentir les choses plus fortement que si on joue dans une cave, un local.
Stéphane : On sait que jouer devant un public le fait mûrir. Entre nous, on affine et improvise des choses, mais un public donne un impact très fort et oblige à la maturation des chansons. Pour nous, c’était évident : on ne pouvait pas écrire les chansons et les enregistrer dans la foulée : c’est comme un vin un peu trop jeune qu’il fallait faire mûrir. Par contre, les maisons de disques préfèrent avoir leurs albums dans les bacs pour des questions de marketing... c’est un peu comme du fordisme, du taylorisme : les choses doivent être faites dans l’ordre pour le bon fonctionnement de l’industrie.
 
L’enregistrement aurait été différent  ?
Charles : C’est comme les écrivains : il y en a qui aiment écrire isolés derrière leur bureau, et ça part en impression dès qu’ils ont fini. D’autres préfèrent avant en parler avec des gens, leur lire des extraits...
Rosemary : Comme si on avait fait lire et relire encore à des gens qui nous avaient donné leurs avis.
Thomas : Mais les chansons n’ont pas été construites avec les avis des gens !
Rosemary : Non, mais en interaction avec eux.
Stéphane : Sur certaines chansons, on se bataillait : certains aiment certains passages, d’autres trouvent qu’il ne s’y passe rien. Le dilemme est beaucoup plus net sur scène : on voit tout de suite quand le public décroche sur une partie, s’enflamme sur une autre.
Thomas : Je n’ai pas l’impression que ce soit comme aux jeux du cirque où le public fait « No, down ! » [pouce baissé] et cette chanson est zappée. C’est plutôt l’impression que ça fait entre nous.
Stéphane : Mais c’est sûr qu’elles ont été différentes, au bout de quatre mois de tournée et une centaine de concerts, il y a eu une énorme évolution. Les jouer sur scène avec toute cette intensité nous les fait ingérer, mémoriser et leur structure est totalement assimilée alors qu’en studio quand c’est encore trop jeune on peut se demander « qu’est ce qui vient là, après ? ». Ça grave dans la mémoire.

  
Maintenant que l’album est sorti, vous avez des projets pour les prochains mois ?
Stéphane : Jouer l’album !
Rosemary : On avait pour projet de ne pas trop s’endormir et de continuer à enregistrer régulièrement.
Stéphane : Il y a la tournée, on est obligés de tourner !
Thomas : Obligés ? Enfin, on s’oblige...
Rosemary : C’est notre travail et comme ça qu’on gagne nos vies...
Stéphane : Toute chose peut être prise comme une contrainte, voire une damnation, ou comme une chose passagère !
Thomas : On a le plaisir de partir en tournée avec les gens qu’on aime tout en gagnant notre vie.
Stéphane : Oui ! Je suis toujours très heureux de partir en tournée, j’adore retrouver les autres membres du groupe sur le quai d’un train juste deux secondes avant qu’il parte et de se dire : « ouf, on l’a eu ! » Parfois, c’est encore plus émouvant : on avait fait un break d’un mois pendant la dernière tournée, puis on s’est retrouvés à New York dans un café au coin d’une rue, et ça fait bizarre de partir puis de se retrouver à un endroit du monde, ça fait comme une coïncidence bizarre. Comme quand on voyage sur un autre continent et qu’on tombe sur un ami d’enfance !
Rosemary : Peut-être qu’on se rencontrera par hasard sur scène !
Stéphane : Sinon il y a un projet de monter l’album sur scène, avec un metteur en scène et un auteur de bandes dessinées : Philippe Dupuy, connu pour dessiner en live. L’idée serait de jouer The Missing Room et que ce dessinateur interagisse sur scène. On ne sait pas encore à quoi va ressembler ce mélange musique-dessin.
Thomas : Sinon, il y a l’élection présidentielle de 2012 !
Rosemary : Ah oui, n’oubliez pas de le mettre.
Thomas : On ne sait pas, peut-être qu’on va présenter Rose !
Stéphane : Sinon, on aimerait beaucoup tourner en Italie.  
Pourquoi l’Italie particulièrement ?
Stéphane : Eh bien, on ne nous laisse pas y tourner !
Thomas : Sûrement à cause de Schengen...
Stéphane : ...les frontières sont fermées là.
Rosemary : Pour enfin y rencontrer les Libyens réfugiés là bas qui vont se faire mettre à la porte par le gouvernement ! Sérieusement, je crois que ça nous ferait du bien.
Stéphane : En attendant, on va tourner en France, en Allemagne, en Belgique, en Australie début 2012. Et puis on va essayer de chercher la Missing Room aussi, quelque part !
 
Qu’est ce que vous écoutez en moment ?
Rosemary : Je me remets à écouter du Holden, ils viennent de ressortir un double disque et je trouve tout super.
Thomas : J’ai écouté un supermorceau tout à l’heure d’Alexander Skip Spence. Il avait un groupe dans les années soixante : Moby Grape ; il est devenu fou, a été interné et à sa sa sortie de l’asile, il a filé à Nashville enregistrer seul un disque : Oar. Et cette chanson, Cripple Creek, c’est juste... pffff!
Stéphane : J’écoute toujours Sonic Nurse, mon album préféré de Sonic Youth réalisé par Jim O’Rourke avec la pochette de Richard Prince, qui a été exposé à la Bibliothèque de France.
Rosemary : J’aime beaucoup cet artiste, et Jim O’Rourke fait des trucs expérimentaux assez fabuleux : il met des néons sur ses guitares électriques et ça crée des interférences de champs magnétiques avec des sons très bizarres.
 
Et quand vous étiez petits ?
Rosemary : J’écoutais mes parents. Mon père faisait de la musique toute la journée à la maison, jouait et chantait. Il est chanteur et musicien, il faisait de la musique traditionnelle américaine. Au bout d’un moment, j’en avais marre... Sinon je leur avais volé la cassette de John Lennon Imagine que j’écoutais en boucle seule dans ma chambre. Et plus tard, à huit ans, j’écoutais les chants de la guerre de Sécession : je me disais que quelque part, ça faisait partie de ma culture et qu’il fallait que je connaisse. Je ne comprenais pas toutes les paroles, mais on voit clairement les camps : chansons du Sud, chansons du Nord.
Charles : Je savais pas que t’écoutais ça !
Rosemary : C’était compliqué, autour de moi personne ne connaissait : j’avais l’impression d’être un OVNI !
Stéphane : Pareil. Dans mon collège, tout le monde écoutait Depeche Mode, Mylène Farmer, des trucs horribles... et moi, j’écoutais Antonín Dvořák : la Symphonie du Nouveau Monde. Et les mecs me disaient que j’étais un naze ! « Tu connais pas Jean-Jacques Goldman ? » Sinon, j’avais une collection de chanteuses variétés vietnamiennes de ma mère, mais ça, je n’ai jamais pu les écouter...
Rosemary : Ma mère nous mettait le Vaisseau Fantôme, de Wagner pour nous endormir. Mon frère et moi faisions des cauchemars, et j’ai compris pourquoi ! C’est très dense comme musique.
Stéphane : Autant donner du Marilyn Manson à écouter à son bébé !
Rosemary : Je sais pas si vous avez déjà lu Queffélec... eh bien, ma mère nous lisait les Noces barbares, un des livres les plus atroces que je connaisse.
Charles : Moi, ils mettaient mon berceau près des baffles et ils mettaient des vinyles de chants d’animaux : les mecs qui posent des micros dans la nature et qui ensuite écrivent les partitions de ce qu’ils ont enregistré et qui les font jouer par des orchestres entiers.
Rosemary : Je peux répondre pour Arthur : la première émotion musicale qu’il a eue, c’était à sept ans en entendant sa mère chanter Pussy’s in the Well en harmonie à quatre voix. Cétait quelque chose.
 
Qu’est ce que vous pensez du téléchargement illégal ?
Thomas : J’ai récemment découvert Pirate Bay, et j’ai installé notre premier album sur le serveur.
Rosemary : Non, t’as pas fait ça !
Thomas : Si, bien sûr ! Il y était déjà, mais je l’ai mis de meilleure qualité au moins, et à disposition de tout le monde. C’est incroyable : l’album n’est pas distribué en Bolivie, mais s’il y a quelqu’un en Bolivie qui a un ordinateur, il peut aller sur Pirate Bay télécharger notre disque et le faire écouter à un ami, à un ami d’un ami et peut-être qu’un jour on sera invités en Bolivie ! C’est ma vision de la chose ; après, je comprends que l’on puisse être choqué – comme le batteur de Metallica.
Stéphane : Quand le premier logiciel de téléchargement illégal est apparu, Napster, vers 2001, j’ai trouvé que c’était l’invention la plus extraordinaire du monde. Je n’avais jamais eu une telle bibliothèque qui s’ouvrait à moi tout d’un coup : je pouvais écouter de la musique de la vallée du Nil sans faire une ribambelle de magasins puis finir par trouver et me dire que ce n’était pas du tout ça que je voulais. C’était une bibliothèque universelle de la musique.
Thomas : Combien de fois on est allés chez le disquaire, où le mec te vendait des trucs que tu emmenais chez toi et c’était de la merde ! Mais tu pouvais pas refuser, le mec était devant toi il te disait : « Achète ça, c’est super ! » Il te passait deux minutes puis tu rentrais chez toi et n’en gardais finalement rien. C’est la meilleure invention du siècle ; le truc dommage, c’est que tout le monde pense que tout peut être gratuit, c’est bizarre.
Stéphane : Il fallait bien que tout aille à extrême !
Charles : Il y a des gens qui l’écoutent en téléchargement puis achètent ensuite le disque.
Rosemary : Oui, ils veulent quelque chose de matériel, un peu comme les livres.
Stéphane : Petit, j’achetais des cassettes. Qu’est-ce qu’on a piraté sur cassette !
 
Vous avez des rituels avant de monter sur scène ?
Rosemary : Oui, on fait un haka !
Stéphane : Un hug géant.
Rosemary : Comme les rugbymen australiens.
Stéphane : Beaucoup de groupes font ça, je crois. Nous, on s' engueule : « T’as intérêt à bien jouer, me refais pas le coup d’hier ! »
 
C’était quand la dernière fois que vous avez dit « Je ne referai plus jamais ça » ?
Stéphane : Au Divan du Monde, après La Cigale.
Rosemary : C’était horrible : on venait de faire un super concert, et il y avait un aftershow au Divan du Monde. Seulement, ils avaient vendu des places de concert à des gens en disant que nous y jouerions. Mais on avait juste dit que peut-être, si on était en forme, on jouerait un morceau... On s’est retrouvés à devoir jouer sans en avoir envie, et c’était assez catastrophique.

Le webzine s’appelle Take a Drag or Two, soit Tire une taffe ou deux : si vous pouviez tirer une taffe ou deux sur la cigarette de quelqu’un de connu, ce serait qui ?
Thomas : Déjà on est un groupe non-fumeur !
Rosemary : Lauren Bacall, pour poser mes lèvres sur son rouge à lèvres. Thomas rêverait de Serge Gainsbourg.
Thomas : Tiens, pourquoi pas. Et pour Stéphane ?
Rosemary : Stéphane rêverait du Corbusier.
Charles : Moi, Churchill. Comme grand fumeur.
Stéphane : Mies van der Rohe, aussi. Lui fumait des grosses drags, que des barreaux de chaise. Pourquoi pas : pour voir sa marque de cigares.
 
Texte par Mathilde de Morny
Propos recueillis par Mathilde de Morny, Alice Sauda & Eleonore Dorlhac de Borne
Photos : Devanture et Intérieur

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